Le Cerveau, le Langage, les Sens – Université de tous les savoirs (Poches, Odile Jacob – 2002)
Le cerveau en mouvement, Alain Berthoz (p.131 à 147)
p.132-133, Le cerveau est un générateur d’hypothèses
Les relations entre perception et action sont à l’origine des fonctions cognitives les plus complexes du cerveau. Pour se déplacer, les animaux et les hommes disposent de réseaux de neurones dans leur moelle épinière qui produisent des rythmes automatiques, comme la locomotion ou la course. Mais le problème de la coordination entre posture et mouvement est complexe. Il est résolu, entre autres, par une remarquable stabilisation de la tête, qui devient une plate-forme de guidage. La tête d’une autruche qui court est parfaitement stable. Mais le cerveau a surtout été développé pour capturer des proies et échapper à des prédateurs, grâce à des mouvements très rapides. Le cerveau d’un léopard qui cherche à attraper une gazelle n’a pas eu le temps de traiter toutes les informations de ses capteurs sensoriels : il faut qu’il les sélectionne. Un skieur n’a pas le temps d’évaluer tous les mouvements de son corps sur la piste. Il simule la trajectoire dans sa tête, et ne fait que vérifier de temps en temps l’état de quelques indices sensoriels qui lui sont utiles pour connaître sa position ou la distance au piquet.
Comment le cerveau intègre cette multiplicité d’informations qui sont données par les sens ? Quels sont les sens qui nous permettent d’évaluer ce mouvement et de prendre les décisions ?
La vision, bien sûr, nous permet d’examiner des objets. À partir de l’oeil, les informations sur le monde visuel et les objets sont projetées sur les aires visuelles primaires, et l’identification des objets est assurée par quatrre voies neuronales, deux voies courtes, le colliculus et ses structures annexes qui véhiculent des informations de mouvement et permettent l’orientation vers une cible, et deux voies corticales. La première, dite ventrale, permet principalement l’identification des objets. Dans le cortex inférotemporal se trouvent des neurones qui vont reconnaître des visages, des objets, véritable bibliothèque de représentations. La deuxième, dite dorsale, est plus impliquée dans la relation entre le corps et l’espace et le guidage de l’action.
En plus de ces voies, qui vont de la rétine vers les centres qui élaborent la perception des objets, il y a des voies en retour, qui influencent notre perception des objets. Lequel d’entre nous n’a pas, dans la nuit, ou dans la pénombre, reconnu une girafe ou un éléphant, alors que ce n’était qu’un vulgaire rocher, ou un arbre ? Le cerveau projette sur le monde des préperceptions à partir des structures internes du cerveau, qui vont projeter sur les premiers relais sensoriels, et en particulier sur l’aire V1 (?), des préreprésentations, des préperceptions. Cette idée n’est pas récente. Déjà les Grecs, comme Empédocle, avaient l’idée que le cerveau projetait un feu sur les objets, le cerveau ne se contentant pas de recevoir passivement les informations du monde. Il projetait une lumière. On retrouve quelques uns des aspects de cette théorie dans les découvertes actuelles de la neurologie (?).
Un exemple illustre cette déformation que fait notre cerveau de la réalité du monde visuel. Sur une photo de Mme Thatcher, j’ai modifié les sourcils de façon à la rendre très laide en les inversant de haut en bas. Si je montre cette image à l’envers vous aurez du mal à reconnaître Mme Thatcher mais si vous la reconnaissez vous ne vous apercevrez pas qu’elle a les sourcils inversés. Le cerveau a projeté sur l’image une préperception issue de sa mémoire de la photo de Mme Thatcher que vous avez vue il y a longtemps. Le cerveau aime la symétrie ; il a tendance à symétriser les objets qu’il perçoit. Il aime aussi attribuer une rigidité des formes. Le cerveau est une machine qui traite l’information, mais une machine qui projette aussi ses contraintes, ses hypothèses, ses perceptions sur le monde.
Juillet 2008